Discours de politique générale
Boris Lemaire
Général
19 décembre 2025
Un monde en crise, un territoire en alerte
Monsieur le Président, chers collègues,
Nous vivons une époque de dérèglement. Dérèglement climatique, dérèglement démocratique, dérèglement social. Partout, les équilibres vacillent. Trump menace l’OTAN, Poutine écrase l’Ukraine, Xi Jinping étend son emprise. Autoritarisme grandissant, autocrates dictant l’agenda : tous jouent la carte de la division, de la peur, du repli. L’Europe, notre Europe, est sous pression. Et pendant ce temps, la France, notre pays, semble souvent paralysé par ses divisions, ses renoncements, ses demi-mesures.
L’Europe demeure dans un logiciel économique d’une autre époque : nos territoires n’ont plus le luxe de méthodes qui ont montré leurs effets délétères
L’Europe doit changer sa stratégie économique et industrielle. En tant que vice-président du SDIS, je vais me permettre une métaphore « Croire que l’accord UE-Mercosur est une victoire du libre-échange, c’est comme croire qu’un incendie est une opportunité pour réchauffer la pièce. Pendant que les libéraux applaudissent, ce sont nos agriculteurs, notre environnement et nos normes sociales qui brûlent. »
Et la France, dans tout ça ? Elle tremble politiquement en attendant 2027. Entre les discours grandiloquents et les actes timorés, entre les promesses européennes et les calculs électoralistes, nous perdons du temps. Un temps que nous n’avons plus.
Le PLFSS : Un compromis nécessaire mais insuffisant pour des défis immenses
Le vote du PLFSS a été présenté comme une victoire du dialogue. Il marque le début d’un véritable compromis parlementaire dans une assemblée éparpillée mais finalement représentative d’un pays de disparité et de colère. C’est un début de chemin mais saura-t-il répondre à l’urgence démocratique, sociale et écologique.
François Villeroy de Galhau n’est pas un affreux Trotskyst, il me semble. Ce matin-même sur les ondes de la Radio Publique France Inter, annonçait la nécessaire taxation des grandes fortunes notamment les grandes entreprises qui prospèrent actuellement tant que le déficit n’est pas revenu sous une jauge soutenable.
Où sont les mesures fortes pour une fiscalité enfin rééquilibrée entre les plus hauts revenus et le reste de la population ? Où est la refonte ambitieuse qui protège la philosophie de notre modèle social en intégrant les réalités démographiques en cours ? Où sont les investissements massifs dans la transition et l’adaptation écologique ?
Les résistances aux changements écologiques, souvent vives, menacent de reléguer les enjeux climatiques à l’arrière-plan. Pour éviter que ces compromis ne deviennent un renoncement, un accompagnement social et solidaire est indispensable. Gare à ce que ces concessions ne se muent pas en renoncement.
Valeur républicaine : Quand l’arrogance remplace l’exemplarité
L’actualité Sarkozy est un symbole. Le symbole d’une classe politique qui, trop souvent, se croit au-dessus des règles. Condamné, mais toujours présent, toujours bruyant, comme si la fonction d’élu était un bouclier contre la morale commune.
Vous citez souvent De Gaulle, mais que dirait-il de cette situation.
Non, Mesdames et Messieurs, un élu condamné doit montrer l’exemple. Pas par humilité – bien que ce serait déjà un progrès –, mais par respect pour les institutions, pour les citoyens, pour la République. La sobriété dans la parole publique n’est pas une option, c’est une obligation. Le respect d’institutions garantes de notre modèle républicain aussi.
Le civisme n’est pas un slogan pour nos plus jeunes dans nos écoles et nos collèges, c’est une pratique quotidienne.
Alors que nous célébrons les 120 ans de la laïcité, cette valeur se heurte au recul des services publics, y compris de l’école. Sans remettre en cause les spécificités locales, quel message est envoyé quand l’INSPE, lieu de formation des enseignants, s’installe dans un établissement catholique ? Les difficultés de l’enseignement s’aggravent, et l’allocation des moyens interroge.
L’État et le DILICO : Une fable ? Non, une histoire qui fait peur.
L’État a un art consommé pour transformer ses propres échecs en contraintes pour les collectivités. Le mécanisme DILICO en est l’exemple le plus criant. Sous couvert de « péréquation » et de « solidarité territoriale », l’État organise en réalité un transfert honteux de sa dette vers les collectivités locales. En 2025, le Morbihan a dû contribuer à un prêt forcé, en somme, qui alourdit nos finances locales.
Ce mécanisme ne tient aucun compte des réalités financières des territoires. Les critères retenus ignorent les contraintes structurelles, et les « ajustements » annoncés par le gouvernement ne sont que des rustines sur un système inique. L’État nous demande de payer pour ses propres dérives budgétaires, tout en nous serinant des leçons de rigueur. Pendant ce temps, les dépenses sociales explosent, et les collectivités locales, asphyxiées, doivent choisir entre réduire leurs investissements ou alourdir la pression fiscale sur des ménages déjà fragilisés.
La vérité, c’est que le DILICO n’est pas un outil de justice territoriale : c’est un aveu d’impuissance de l’État, qui préfère reporter ses dettes sur les territoires plutôt que d’assumer ses responsabilités. Nous ne devrions pas être le fusible de la dette de l’État.
Simon Uzenat a pris la parole au Sénat à ce sujet dénonçant à juste titre une brutalisation des élus locaux alors qu’il n’y a plus d’autonomie fiscale et rappelant que les communes sont directement touchées, comme avec la Politique de solidarité territoriale que vous avez suspendue.
Notre budget 2026 : Des efforts, mais des limites criantes.
En ce qui concerne notre séance du jour, nous allons débattre du budget 2026.
Ce budget 2026 est un budget d’effort. 896 millions d’euros, dont 200 millions pour l’investissement, c’est impressionnant sur le papier. Mais quand on regarde dans le détail, des limites sautent aux yeux :
Insertion : des pansements pour les structures d’accompagnement
Si le maintien des financements pour l’insertion professionnelle est à saluer, la baisse de 14 % prévue dans le PLF 2026 réduit ces aides à un simple pansement. Comme le soulignera Catherine, de nombreuses associations ne survivront pas à ce choc. Résultat : la pression se reportera sur le RSA, la pauvreté et la santé mentale, aggravant encore les inégalités.
L’autonomie : Un fossé entre les besoins et les moyens
L’autonomie n’est pas une option, c’est une urgence. Pourtant, quand on examine les chiffres, un constat s’impose : les moyens ne suivent pas les besoins. Et ce décalage est dramatique.
D’ici 2040, le Morbihan comptera près de 120 000 personnes âgées de plus de 75 ans, soit une augmentation de plus de 50 % par rapport à aujourd’hui. 50 % de plus, ce seront des milliers de vies à accompagner, des milliers de familles à soutenir, des milliers de besoins en soins, en hébergement, en maintien à domicile. Pourtant, dans chaque EHPAD, dans chaque service d’aide à domicile, nous devons gérer la pénurie et le Fond d’urgence devient un Fond Pérennisé de gestion des manques. Comment peut-on prétendre préparer l’avenir quand les moyens sont en tension alors que les besoins explosent ?
Et que dire du retard scandaleux sur le handicap ? L’amendement Creton, sur lequel notre collègue Marie reviendra, adopté il y a plus de 15 ans, imposait un délai maximal de 6 mois entre la notification d’une orientation en établissement et son effectivité. Pourtant, aujourd’hui, en 2025, des familles attendent encore 2 ans, 3 ans, parfois plus, pour qu’un enfant, un adulte en situation de handicap puisse enfin accéder à une place adaptée. C’est une éternité. Une éternité de souffrance et d’injustice pour les familles concernées.
Où est la dignité dans tout cela ? Où est la justice sociale quand des milliers de personnes sont laissées sans solution, faute de places, faute de moyens, faute de volonté politique ?
Le Morbihan ne peut plus se contenter de gérer la pénurie. Nous devons exiger de l’État les financements nécessaires, c’est même inscrit dans le Schéma autonomie du département ! Mais aussi renforcer nos propres investissements, et coordonner enfin une réponse globale – entre le Département, les associations, les communes et les services de l’État. Car l’autonomie n’est pas qu’une question de budget. C’est une question de société. Une question de choix politique.
L’Aide Sociale à l’Enfance : Quand l’urgence devient un drame national
L’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) n’est pas un dossier comme les autres. C’est un miroir tendu à notre société, un révélateur de ses fractures, de ses silences, et parfois, de ses échecs. Partout en France, les drames se multiplient. Des enfants oubliés, des familles abandonnées, des services sociaux débordés. Des vies brisées parce que les alertes n’ont pas été entendues, parce que les moyens n’ont pas suivi, parce que la coordination a fait défaut.
Une mission d’inspection des Établissement ou service social ou médico-social (ESSMS) est en voie de création, très bien. Quels en seront les moyens et les finalités effectives ? Notre collègue Chafik y reviendra.
Ici, en Morbihan, nous ne pouvons plus fermer les yeux. Les violences intrafamiliales augmentent, les addictions chez les jeunes explosent, et les services de l’ASE sont en première ligne, face à des situations de plus en plus complexes. Vous revendiquez l’augmentation de moyens financiers importants, mais nous partions de loin en début de mandat et il est clair qu’ils sont toujours en dessous des besoins : les effectifs sont sous tension, et la coordination entre l’État, le Département et les associations reste insuffisante. Vous augmentez le nombre de cadres, c’est très bien, mais qu’en est-il des éducateurs, des travailleurs sociaux de terrain, en sous-effectifs, qui ne peuvent faire qu’une visite par mois chez les familles bénéficiant d’une mesure d’aide éducative à domicile (AED) ?
Nous ne pouvons plus nous contenter de "faire avec". Les drames qui secouent la France doivent nous servir d’électrochoc. L’ASE ne peut plus être le parent pauvre des politiques publiques. Elle doit devenir une exigence absolue, avec des moyens renforcés, une coordination sans faille, et une volonté politique à la hauteur de l’urgence.
Les défis de demain : Trois urgences pour le Morbihan
Face à ces constats, trois priorités doivent structurer notre action :
Rompre avec la logique des petits pas : Les demi-mesures ne suffisent plus. Il faut un plan ambitieux pour l’autonomie, avec des moyens à la hauteur des besoins.
Investir massivement dans la jeunesse : La dégradation de la santé mentale, la montée des addictions, les violences familiales ne sont pas des fatalités. Elles appellent une réponse globale, coordonnée, et urgente.
Faire du Morbihan un territoire pionnier : Transition écologique, innovation sociale, attractivité économique… Nous avons tous les atouts. Mais il faut oser les utiliser.
Le monde change. La France doute. Le Morbihan, lui, doit agir. Nous ne pouvons plus nous contenter de gérer l’existant, de lisser les contradictions, de nous féliciter de faire mieux que les autres.
Je vous remercie.


